Sur 145 hectares de sapinière-hêtraie, à l’est de la station du Lioran, plus une seule tronçonneuse ne passera. Ni l’an prochain, ni dans trente ans. Le 9 juin, le ministère de la Transition écologique a validé la création de neuf réserves biologiques forestières, dont une sur le site de Chamalière-Peyre-Ourse, à cheval sur les communes d’Albepierre-Bredons et de Laveissière.
Une forêt qu’on cesse d’exploiter ne redevient pas sauvage d’un coup de baguette. Elle vieillit, elle s’écroule par endroits, elle se remplit de bois mort. Et c’est exactement ce qu’on veut regarder ici, pendant des décennies.
« On n’y fera plus d’intervention sylvicole » : concrètement, ça donne quoi ?
La phrase est de Thomas Darnis, responsable environnement à l’Office national des forêts. Elle tient en peu de mots mais elle engage beaucoup : aucune coupe, aucune plantation, aucun nettoyage. Les arbres poussent, se cassent, tombent, pourrissent sur place.
Pour vous qui marchez dans ces bois, le changement sera d’abord visuel. Un sous-bois de réserve intégrale n’a rien du parc bien peigné : des troncs au sol, des arbres morts encore debout, des trouées. Ce désordre apparent est la matière première de l’expérience.
Le site part avec une longueur d’avance. Il n’a déjà plus connu d’intervention depuis vingt ans, et l’ONF le décrit comme « presque subnaturel ». Autrement dit, la forêt a commencé son travail bien avant la signature officielle.
Un socle de basaltes et de trachyandésites, unique dans le réseau national
Ce qui rend ce coin du Massif central particulier, c’est ce qu’il y a sous les racines. Le sous-sol mêle basaltes et trachyandésites, une combinaison présentée comme unique dans le réseau des réserves françaises. « Ce sera la seule réserve biologique intégrale en zone volcanique sur du domaine montagnard à subalpin », résume le responsable de l’établissement forestier.
Ajoutez-y le relief. La réserve grimpe de 1 000 à 1 700 mètres, soit un gradient altitudinal de 700 mètres. Sur une même parcelle protégée, on passe donc de la forêt de moyenne montagne à la limite supérieure des arbres.
Peu de sites offrent une telle échelle sur si peu de surface.
Pourquoi ce dénivelé change tout pour l’observation ?
Parce qu’il fait office de thermomètre naturel. Les 700 mètres d’écart d’altitude créent des conditions différentes du bas au haut de la réserve, et les scientifiques pourront comparer comment les mêmes essences réagissent selon l’étage. « On va voir la réponse de la forêt face au changement climatique, comment elle s’adapte, quelle est sa résilience face aux augmentations de température », explique l’ONF.
Vous avez là un dispositif d’observation grandeur nature, sans manipulation.
Plus de 100 placettes suivies tous les 15 ans
Le protocole est déjà en place. Plus de cent placettes permanentes ont été installées, avec un relevé programmé tous les quinze ans. À cette échelle de temps, on ne mesure pas une saison : on mesure une génération d’arbres.
Le vivant discret est inventorié en parallèle. Une étude a déjà porté sur les insectes saproxylophages, ceux qui décomposent le bois mort, et des spécialistes des champignons, des insectes et des chauves-souris se relaient pour dresser l’inventaire. Ce sont ces espèces-là, invisibles au promeneur, qui disent si une forêt vieillit bien.
Le mot employé par le forestier pour qualifier le site fait mouche : un « laboratoire à ciel ouvert ». Sans blouse ni éprouvette, juste du temps long.
Champignons, fleurs, baies : ce que vous ne pourrez plus ramasser
La protection a des conséquences très concrètes pour les habitués. Le ramassage des champignons est interdit. La cueillette des fleurs et des fruits aussi.
La chasse au petit gibier est proscrite.
Une exception subsiste, et elle mérite d’être expliquée plutôt que subie : la chasse au grand gibier reste autorisée. La raison tient à l’absence de prédateurs naturels comme le loup ou l’ours sur ce massif. Sans régulation, une forêt laissée libre peut se retrouver broutée avant même d’avoir repoussé.
C’est une réserve intégrale, pas un sanctuaire fermé. Le principe assumé : on retire la main de l’homme sur la sylviculture, on la maintient là où l’équilibre le réclame.
Une fois créée, la réserve est « dans le marbre pour un temps indéfini »
La formule mérite qu’on s’y arrête. Ces protections ne sont pas des mesures de mandat, révisables au gré des budgets. Une fois actée, la réserve est inscrite pour une durée indéterminée.
Cette irréversibilité est la condition même du projet. Un suivi calé sur des relevés tous les quinze ans n’a aucun sens s’il peut sauter dans dix ans. Vous pouvez donc considérer que la forêt qui pousse au-dessus d’Albepierre appartient maintenant à un calendrier de siècle, pas de législature.
De 2 à 3 % à ce jour à 10 % en 2030 : l’écart est immense
Derrière ce petit massif se joue un objectif national. Après la COP15 Biodiversité de 2022, la France s’est engagée à protéger 30 % de son territoire terrestre et marin, dont 10 % en protection forte d’ici 2030. Le niveau actuel se situerait entre 2 et 3 % selon le responsable environnement, qui rappelle la cible des « 10 % du territoire national en aire de protection forte d’ici 2030 ».
Les neuf réserves annoncées pèsent plus de 157 000 hectares de forêts supplémentaires protégées, selon la ministre de la Transition écologique Monique Barbut. Mais la quasi-totalité de ce total vient d’un seul site : les Pitons rocheux d’Armontabo, en Guyane, dépassent à eux seuls 156 000 hectares de forêt tropicale.
Le reste se joue en petites unités métropolitaines. Dans l’Hérault, le Pas de la Lauze protège 193 hectares dans le massif de l’Espinouse, et les tourbières du Somail voient leur périmètre étendu. À cette échelle, atteindre les 10 % demandera beaucoup d’autres sapinières.
Alors la prochaine fois que vous monterez vers ces crêtes, regardez les troncs couchés autrement. Ils ne sont plus une forêt mal tenue. Ils sont le début d’une expérience que personne, à ce jour, ne verra aboutir de son vivant.




