La Fourme d’Ambert vient des monts du Forez, à cheval entre le Puy-de-Dôme, le Cantal et la Loire. C’est l’une des plus anciennes pâtes persillées de France : des pierres à fromage gallo-romaines retrouvées sur les Hautes Chaumes laissent penser qu’on la fabriquait déjà à l’époque où les Volques pâturaient ces estives. AOC depuis 1972, AOP depuis 1996 au niveau européen, elle reste pourtant moins connue que ses cousines Roquefort ou Bleu d’Auvergne. C’est presque tant mieux : sa production reste artisanale, et son cahier des charges, géré par l’INAO, encadre précisément ce qui peut s’appeler Fourme d’Ambert.
Origines historiques : des jasseries aux halles d’Ambert
L’histoire de la fourme se confond avec celle des jasseries, ces buronnes en pierre où les paysans-fromagers montaient l’été sur les Hautes Chaumes du Forez, entre 1000 et 1600 mètres d’altitude. On y montait avec les troupeaux fin mai, on en redescendait fin septembre. Pendant ces quatre mois, le lait de la traite du soir et celui du matin servaient à mouler une fourme par jour, parfois deux. Le fromage était ensuite descendu à dos de mulet vers la ville d’Ambert, qui tenait halle hebdomadaire.
Le nom « fourme » vient du latin forma, qui désignait le moule en bois utilisé pour donner sa forme cylindrique au caillé. On retrouve la même racine dans « fromage ». La production a longtemps été paysanne et confidentielle, jusqu’à l’industrialisation laitière du XXe siècle. L’AOC obtenue en 1972 a figé un savoir-faire qui aurait pu disparaître : aujourd’hui, la fourme reste fabriquée en zone d’appellation, avec un lait collecté localement.
Zone AOP et cahier des charges
La zone d’appellation couvre 43 communes habilitées, principalement dans le Puy-de-Dôme (massif du Livradois-Forez), avec quelques communes du Cantal et de la Loire. Le décret est consultable sur le site de l’INAO, qui pilote l’ensemble des AOP françaises. La fédération des fromages AOP détaille de son côté les exigences communes aux 46 AOP fromagères.
Les points clés du cahier des charges :
- Lait : vache uniquement, produit dans la zone
- Race : alimentation des vaches majoritairement à base d’herbe et de fourrages issus de l’aire AOP
- Pâte : persillée, ensemencée au Penicillium roqueforti
- Forme : cylindre de 17 à 21 cm de hauteur, 13 cm de diamètre, 1,9 à 2,5 kg
- Affinage minimum : 28 jours à compter du jour d’emprésurage, dont au moins 21 jours en cave à 6-12°C
- Croûte : sèche, fleurie, gris-bleu à reflets jaunes
La production annuelle tourne autour de 5500 tonnes, ce qui en fait l’une des plus petites AOP fromagères françaises en volume. À ne pas confondre avec la Fourme de Montbrison, AOP voisine (séparée en 2002), au caillé moins broyé et à la pâte plus orangée.
Fabrication : du caillé piqué au pré-affinage
La spécificité de la fourme tient dans le traitement du caillé. Le lait est emprésuré à environ 32°C, puis le caillé est découpé, brassé et surtout égoutté à la louche avant d’être moulé. Cette étape lente, qui dure plusieurs heures, laisse au caillé sa texture en grains, condition pour que le Penicillium roqueforti puisse se développer plus tard dans les cavités.
Le moulage se fait en cylindres verticaux, sans pressage. Les fourmes sont retournées plusieurs fois pendant 24 à 48 heures, puis salées au sel sec (rarement en saumure pour les fermières). Vient ensuite l’étape du piquage : la fourme est percée à l’aide de longues aiguilles, qui aèrent la pâte et permettent au Penicillium de respirer et de développer les marbrures bleu-vert caractéristiques.
Affinage : 28 jours minimum, dont 21 sur planches
L’affinage est ce qui fait la fourme. Le cahier des charges impose 28 jours minimum à compter de l’emprésurage, dont 21 jours en cave d’affinage. Les meilleures fourmes sont affinées 4 à 6 semaines de plus, sur planches d’épicéa, dans des caves naturelles humides à 95 % d’hygrométrie. Le bois joue un rôle : il régule l’humidité, héberge des flores de surface, donne à la croûte ce léger gris poudreux.
Au cours de l’affinage, la pâte passe d’une couleur ivoire à un blanc cassé, traversée de veines bleu-vert. Le goût évolue d’une note lactique douce à un bouquet plus prononcé : noisette, sous-bois, parfois un retour épicé en finale. Une fourme jeune (4 semaines) reste fondante et discrète. Une fourme bien affinée (8 à 10 semaines) gagne en complexité mais ne doit jamais virer ammoniacal : c’est le signe d’un affinage poussé trop loin.
Caractéristiques organoleptiques
À la coupe, la pâte est souple, légèrement crémeuse, jamais sèche ni granuleuse. Les marbrures sont régulièrement réparties mais peu denses : la fourme est moins « bleue » qu’un Roquefort ou un Bleu d’Auvergne, et c’est précisément ce qui en fait l’une des persillées les plus accessibles, même pour les palais qui craignent les fromages forts.
Au nez, on cherche des notes de cave, de champignon de Paris frais, de beurre. En bouche, l’attaque est douce, le sel reste discret, le bleu monte par vagues sans agresser. La finale apporte une pointe poivrée. C’est un fromage qui se mange autant à table qu’en cuisine, fondu dans une sauce ou émietté sur une salade tiède de lentilles vertes du Puy.
Accords vins : pourquoi le sucre fait gagner le bleu
L’accord classique avec un fromage à pâte persillée repose sur un principe simple : le sucre du vin neutralise le sel et le piquant du bleu. C’est pour ça que les vins secs, et particulièrement les vins rouges tanniques, sont généralement un mauvais choix. Les tanins se durcissent au contact du sel, l’accord devient métallique.
Trois familles d’accords fonctionnent vraiment :
- Vins doux naturels du Roussillon : Maury, Banyuls, Rivesaltes ambré. Les notes de fruits confits et le sucre résiduel équilibrent le sel. Un Maury de 10-15 ans est probablement l’accord le plus solide qu’on puisse trouver.
- Vins blancs liquoreux : Sauternes, Jurançon moelleux, Monbazillac. Plus aérien que le VDN, l’accord joue sur le contraste entre le gras du fromage et l’acidité du vin.
- Bières brunes et stout : moins traditionnel mais redoutable. Les notes de torréfaction d’une stout, ou la rondeur d’une brune d’abbaye, accompagnent la pâte sans l’écraser.
Pour rester en région : un vin de Saint-Pourçain blanc moelleux ou un Côtes d’Auvergne tardif (rare mais existant) tiennent l’accord. À éviter : les rouges tanniques de Loire ou de Bordeaux, qui éteignent la fourme.
Côté recettes
La fourme se prête bien à la cuisson, contrairement à beaucoup de bleus. Trois usages classiques en Auvergne : la tarte fine fourme et poire, la sauce à la fourme pour accompagner un filet de bœuf charolais, et la truffade revisitée où une partie du Cantal est remplacée par de la fourme. Elle s’émiette aussi sur les aligots de fête, ou se glisse dans un sablé apéritif aux noix.
Comment l’acheter : producteurs et marchés
La grande distribution propose des fourmes laitières correctes, souvent issues de coopératives du Livradois. Pour les fourmes fermières, il faut chercher en circuit court. Quelques pistes :
- Marché d’Ambert (jeudi matin) : plusieurs producteurs locaux y tiennent stand, et la halle reste l’un des meilleurs spots pour comparer plusieurs affinages.
- GAEC et fromageries fermières du Livradois-Forez : beaucoup proposent vente à la ferme. Le syndicat producteur publie la liste sur ses canaux officiels.
- Crémeries spécialisées AOP à Clermont-Ferrand, Vichy, Lyon ou Saint-Étienne : préférer les enseignes qui pratiquent l’affinage maison, capables de remettre une fourme sur planches quelques semaines avant la vente.
À la coupe, vérifier que la pâte est souple (pas crayeuse au centre, signe d’un affinage trop court), et que la croûte n’est pas humide ou collante (signe d’un mauvais stockage). Le fromage se conserve 2 à 3 semaines au bac à légumes, emballé dans son papier d’origine, sorti 30 minutes avant dégustation.
Récap pratique
- AOP : 1972 (AOC), 1996 (AOP européenne)
- Zone : 43 communes du Puy-de-Dôme, Cantal, Loire
- Lait : vache
- Forme : cylindre haut, 1,9-2,5 kg
- Affinage : 28 jours minimum, optimal 6-10 semaines
- Accords : Maury, Banyuls, Sauternes, Jurançon, stout
- À éviter : rouges tanniques, vins secs sans sucre résiduel
- Saison idéale : fourmes d’estive (lait de mai à septembre), à déguster d’août à février
La Fourme d’Ambert reste une bonne porte d’entrée dans les bleus français. Moins intimidante qu’un Roquefort, plus complexe qu’un bleu industriel, c’est un fromage qui rend justice au travail des affineurs du Livradois et au paysage des Hautes Chaumes. Le test à faire au moins une fois : acheter la même fourme à 4 semaines puis à 10 semaines d’affinage, et la goûter avec un verre de Maury. Vous comprendrez en deux bouchées pourquoi le syndicat se bat depuis cinquante ans pour défendre cette appellation.
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